Grandchamp, Dimanche 16 mars 2025 / 7h30

Lectures : Gn 35,1-15 / 2 Tim 1,8-10 / Lc 9,28-36

 

Mes sœurs, mes frères,

Ils étaient trois adolescents dans le bus, l’autre jour. Ils devaient avoir autour de quatorze ans. Le

premier dit au deuxième : « mais alors t’es orthodoxe ! T’avais dit que t’étais catholique. Mais t’es

quoi en fait ? ». Suite à quoi, le deuxième bredouille quelque chose d’incompréhensible. Les deux

autres essaient d’obtenir une réponse claire, mais celui qui était interpellé n’a manifestement pas eu

envie d’exposer son appartenance religieuse en public et l’on en est resté là.

« N’aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur » dit l’apôtre dans sa Deuxième Lettre

à Timothée (2 Tm 1,8). Cette recommandation fait écho à ce que disait Jésus à ses disciples dans

l’Évangile selon Luc, juste avant le récit de la Transfiguration : « si quelqu’un a honte de moi et de

mes paroles, le Fils de l’homme aura honte de lui quand il viendra dans sa gloire, et dans celle du

Père et des saints anges » (Lc 9,26).

Est-ce que l’adolescent qui a esquivé la demande de s’expliquer sur son appartenance religieuse avait

honte de rendre témoignage à son Seigneur ? Avait-il honte de Jésus ? Probablement pas. Mais il

devait sûrement ressentir une certaine honte à devoir dévoiler publiquement son appartenance

religieuse. Pourquoi ? Probablement parce qu’il ne savait pas ce qu’il risquait s’il s’affichait avec un

avis qui n’est pas celui de la tendance générale parmi ses camarades d’école. Ce n’est jamais facile

d’être différent dans un groupe. La honte, c’est le sentiment qui peut nous habiter quand on perçoit

la réprobation des autres, quand on se sent vulnérable et qu’on entrevoit la menace d’être exclu.

Quand Jésus parle, il sait très clairement les risques de persécution qui attendent ceux qui le suivent.

Quand l’apôtre écrit à Timothée, il sait bien les persécutions subies par les premiers chrétiens. Jésus

et l’apôtre savent aussi que tous ne seront pas prêts à affronter la persécution, que certains auront

honte et le renieront. Jésus entrevoit que tous ses disciples l’abandonneront au moment de son

arrestation. L’apôtre sait que même les premiers disciples ont renié le Seigneur. Il sait aussi que des

chrétiens ont renié Jésus non seulement avant la résurrection, mais aussi après.

Pourtant, l’apôtre comme Jésus n’hésitent pas à dire qu’il ne faudrait pas avoir honte. Comment

peuvent-ils être aussi exigeants ? Et comment Jésus peut-il dire qu’il aura honte de ceux qui auront

eu honte de lui ? N’est-il pas en train de rendre encore plus honteux ceux qui n’auraient pas le

courage de confesser leur foi lorsque cela peut être risqué ?

Jésus savait que certains allaient le renier et il les prévient. Espérait-il que certains auraient assez de

foi pour le suivre jusqu’au bout, au moment ultime ? Comment est-ce que Pierre et les autres

apôtres ont réentendu, après la résurrection, la parole de Jésus disant que si quelqu’un avait honte

de lui, le Fils de l’homme aurait honte quand il viendra dans sa gloire ? Ne leur était-il pas devenu

impossible de dire aux autres de ne pas avoir honte s’ils avaient un minimum de lucidité sur eux-

mêmes ? Dans un autre contexte où on lui demande de juger un cas d’adultère, Jésus avait invité

ceux qui n’avaient jamais péché à jeter la première pierre (Jn 8,3-11). Et ceux qui voulaient

condamner la femme qu’ils avaient amenée à Jésus s’en vont tous, à commencer par les plus âgés.

Dans ce cas, Jésus ne condamne pas. Alors pourquoi Jésus dit-il qu’il aura honte de ceux qui auront

honte de lui ? Lui qui s’est présenté comme celui qui ne condamne pas la femme qu’on lui présentait

1comme adultère, annonce-t-il ailleurs qu’il condamnera ceux qui lui auraient été infidèles ? Jésus se

contredirait-il ?

Je vous propose une autre lecture.

Lorsqu’il dit qu’il aura honte, Jésus évoque la venue du Fils de l’homme dans sa gloire, à la fin des

temps. Entre maintenant et la venue du Fils de l’homme dans sa gloire, il y a du temps pour un

cheminement. Et c’est par rapport à ce cheminement que cela a du sens de parler maintenant de

honte. Quand l’apôtre dit « N’aie pas honte », ce n’est pas pour rendre plus honteux. Au contraire.

En parlant maintenant de honte, on met en lumière ce qui est caché et qui fragilise. Quand je dis

« N’aie pas honte », c’est une manière de dire : il se pourrait que tu puisses te sentir honteux, oui

cela pourrait arriver. Ose le regarder pour ne pas en rester là. Il y a un chemin possible. Ne te

reproche pas un sentiment de honte que tu pourrais ressentir. « N’aie pas honte », cela ne veut pas

dire que ce sentiment est inadmissible. Cela veut plutôt dire : le fait que tu aies honte n’est pas une

fatalité ; que tu n’aies pas honte t’est possible. De même, Jésus dira à la femme qu’on lui avait

amenée pour la condamner pour adultère : « je ne te condamne pas : va, et désormais ne pèche

plus » (Jn 8,11). Cela ne veut pas dire « Désormais il t’est interdit de pécher », mais « Désormais, il

t’est possible de ne pas pécher ». C’est une bonne nouvelle.

C’est pourquoi Jésus, juste après avoir dit « si quelqu’un a honte de moi et de mes paroles, le Fils de

l’homme aura honte de lui quand il viendra dans sa gloire, et dans celle du Père et des saints anges »

(Lc 9,26), poursuit en disant : « Vraiment, je vous le déclare, parmi ceux qui sont ici, certains ne

mourront pas avant de voir le Règne de Dieu » (Lc 9,27). Telle est la bonne nouvelle. Et selon

l’évangéliste Luc, cette parole s’accomplit pas plus que huit jours plus tard, lorsque Jésus emmène

avec lui Pierre, Jean et Jacques et monte sur la montagne pour prier. Là, sur la montagne, s’accomplit

ce que chantait le psalmiste : « Qui regarde vers lui est rayonnant de joie, et son visage n’aura pas à

rougir de honte » (Ps 34,6). C’est cela que raconte le récit de la transfiguration par l’évangéliste Luc.

Jésus est monté avec ses disciples pour prier. Or, prier, selon le psalmiste, c’est regarder vers le

Seigneur. Sur la montagne, au moment où Jésus est en prière, c’est-à-dire au moment où il regarde

vers son Père du ciel, il est rayonnant. Et selon le psalmiste, ce rayonnement est l’indice que l’on est

sans honte. C’est le seul moyen de résister à la honte. Pour résister au regard réprobateur des autres

et au risque d’être exclu, il faut pouvoir puiser la force dans une source fiable, la relation au Seigneur.

C’est ce que le jeune adolescent rencontré dans le bus ne trouve pas lorsqu’il est sommé de décliner

son appartenance religieuse. Mais l’histoire n’est pas finie pour lui. La honte qu’il a probablement

ressentie vient le questionner sur l’importance qu’il accorde à son appartenance religieuse et, peut-

être, à Dieu dans sa vie. Peut-être qu’elle l’amènera à un cheminement qui traverse et dépasse la

honte. Ce que lui promet le récit de la transfiguration, c’est qu’il peut trouver cette force s’il regarde

vers notre Père du ciel. C’est ce qu’indique aussi l’apôtre à Timothée lorsqu’il lui écrit : « Mais souffre

avec moi pour l’Évangile, comptant sur la puissance de Dieu, qui nous a sauvés et appelés par un

saint appel, non en vertu de nos œuvres, mais en vertu de son propre dessein et de sa grâce. Cette

grâce, qui nous avait été donnée avant les temps éternels dans le Christ Jésus, a été manifestée

maintenant par l’apparition de notre Sauveur le Christ Jésus. C’est lui qui a détruit la mort et fait

briller la vie et l’immortalité par l’Évangile (2 Tm 1,8-10) ».

Le fondement de notre espérance se trouve dans la victoire de Jésus sur la mort que nous nous

préparons à célébrer à Pâques. La confiance qu’on peut aller au-delà de toute honte, nous la

trouvons dans la transfiguration. C’est dans la prière que Jésus a puisé sa force pour traverser sa

passion et affronter la mort ignoble sans honte. Montons sur la montagne pour prier avec lui.